accueil

Focus sur...L'évidence du signe, Wladyslaw Pluta

Perrine Saint Martin designer graphique et dessinatrice de caractères, enseigne le design graphique et le dessin de caractères à l'école supérieure d’art des Pyrénées — Pau et François Chastanet architecte, typographe et enseignant en design graphique et typographie à l' Institut supérieur des arts de Toulouse sont commissaires de l'exposition L'évidence du signe, Wladyslaw Pluta.

Comment avez-vous imaginé cette exposition monographique du travail de Wladyslaw Pluta?
Wladyslaw Pluta, designer graphique et enseignant du Département Design Industriel de l’Académie des Beaux-Arts de Cracovie, largement méconnu en Europe de l’Ouest, bénéficie habituellement d’un simple éclairage sur son travail d’affichiste. Il nous a semblé particulièrement important de montrer les différentes facettes de son parcours, de révéler ce qui est souvent peu ou pas du tout montré, c’est-à-dire l’ampleur de son implication dans le design éditorial et certains projets plus anciens de signalétique et d’identité visuelle. L’idée est avant tout de faire apparaître clairement sa méthodologie globale quel que soit le support imprimé et l’échelle, son souci constant de réduire le nombre des éléments visuels pour une efficacité maximum, sa quête de l’évidence par le signe, du squelette de l’idée, de l’essence des choses. Pragmatiquement, nous avons passé une semaine à Cracovie en juillet 2014 pour sélectionner en direct les différents éléments, ce qui nous a permis d’avoir accès à certains projets que Wladyslaw Pluta ne pensait pas initialement montrer dans le cadre d’une exposition, comme la signalétique ou le travail sur les logotypes et monogrammes. Nous avions par ailleurs déjà travaillé avec lui lors d’une exposition collective d’affiches à l’école des beaux-arts de Toulouse en 2005 et avions une relation de travail construite sur la durée par l’organisation régulière de workshops dans un cadre pédagogique. Cela a facilité l’accès à certains documents exceptionnels comme ses carnets de recherche et plus globalement, la mise en place du projet pour cette première exposition de design graphique produite par Le Bel Ordinaire. La prise en compte du lieu dans sa qualité spécifique en tant qu’espace industriel rénové (le centre d’art Le Bel Ordinaire est situé dans d’anciens abattoirs) a été aussi très importante dans les choix scénographiques, il nous a notamment semblé évident que le travail signalétique entrait idéalement en résonance avec ce bâtiment, les rails et câblages au plafond nous ont permis de mettre en espace de manière monumentale certains éléments. De même l’entretien mené avec Wladyslaw Pluta présenté de manière complémentaire en ligne nous semble aussi une part essentielle de cette proposition d’exposition (consulter http://typomorpho.fr/pluta).

En quoi ce travail est-il à la fois représentatif de «l’école polonaise» et à la fois résolument ancré dans une pratique contemporaine de design global?
Le médium «affiche» demeure très populaire en Pologne, en ce sens Wladyslaw Pluta dans sa pratique s’inscrit dans la continuité des grands affichistes polonais. Mais sa démarche, aux antipodes de ce que nous percevons parfois de manière stéréotypée comme «l’école polonaise», est profondément ancrée dans le modernisme, à la fois influencé par certains constructivistes polonais et par le design graphique suisse des années 1960 et le désir d’une communication objective dans un rapport photographie / typographie. Par la suite Wladyslaw Pluta écarte de sa démarche de conception l’image photographique au profit d’une utilisation uniquement basée sur la typographie, la lettre véhiculant à la fois les énoncés textuels mais aussi devenant elle-même un élément figuratif ou symbolique permettant un supplément de sens. Finalement on se rend compte que cette approche est déjà en partie présente dans les pictogrammes modulaires proposés dès 1973 dans son travail de diplôme autour d’un projet de signalétique pour les métiers de l’industrie.

Comment se rejoignent votre pratique de designers, celle de documentariste du signe pour vous, François Chastanet, et de dessinatrice de caractères pour vous Perrine Saint Martin avec ce projet de commissariat ?
Il nous semble que tout praticien sérieusement engagé dans son champ accumule pour nourrir sa pratique des images, des ouvrages, développe assez naturellement une approche d’historien amateur, voire même collectionne physiquement des objets. Une grande partie des objets imprimés montrés dans l’exposition «L’Évidence du Signe» est issue de notre propre collection des productions de Wladyslaw Pluta que nous accumulons depuis presque dix ans. Son travail dans l'utilisation quasi exclusive de la typographie recoupe nos préoccupations de dessinateurs de lettres, sa méthode de travail révèle les formes intrinsèques du dessin typographique sans les altérer, il y a un grand respect, chez lui, des signes et des rythmes conçus par le dessinateur de caractères. Au travers de notre travail au sein du studio TypoMorpho nous articulons essentiellement signalétique architecturale et dessin de caractères. La scénographie proposée au Bel Ordinaire utilise intégralement une police de caractères dessinée par nos soins et montre aussi notre propre travail méthodologique au travers de la présentation dans la bibliothèque du Bel Ordinaire de la maquette en volume conçue en amont pour penser l’espace de l’exposition. Il nous semble aussi qu’en tant qu’enseignants-designers nous proposons un commissariat d’exposition spécifique qui tente de montrer le processus de conception (notamment à travers l’affichage mural de plus de 300 double-pages des carnets de travail de Wladyslaw Pluta), de montrer comment émerge une idée visuelle, en définitive comment la forme apparaît. Ce souci pédagogique constant, cette tentative d’expliquer la morphogenèse des projets est déjà présente dans le travail documentaire développé précédemment. Le glissement vers le travail de commissariat et de scénographie s’est donc opéré assez naturellement dans l’ambition de partager notre connaissance de cette figure originale du champ du design graphique européen.

Entretien réalisé par Véronique Marrier, chargée de mission pour le design graphique au Centre national des arts plastiques et co-commissaire de « Graphisme en France 2014 »