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Focus sur... Signes de la Grande Guerre

Michel Wlassikoff, commissaire de l'exposition « Signes de la Grande Guerre » présentée aux Silos, maison du livre et de l'affiche de Chaumont (Haute-Marne) jusqu'au 31 juillet, nous présente son projet et son contexte.

Quelles est le propos de l'exposition comment l'avez-vous articulée ?

La Première Guerre mondiale a donné lieu à une production graphique de grande importance. L'affiche, un des principaux médias de l'époque, avec la presse écrite, fait écho au conflit : placards officiels annonçant interdits et restrictions, affiches illustrées appelant à l'emprunt ou au secours aux familles réfugiées. Mais elle lui confère l'apparence d'une épopée glorieuse, alors que la jeunesse de France dans les tranchées découvre la sauvagerie de la guerre industrielle.

Les journaux ne cessent de dépeindre l'endurance des troupes et les déconvenues de l'ennemi, ce dont la photographie, largement retouchée, est censée attester. La réclame, l'imagerie d'Épinal, les jeux de toutes sortes propagent un tissu d'absurdités sur la tenue de la guerre. Les éditeurs de cartes postales proposent des scènes de genre où le poilu, placide et serein, dialogue avec ses proches, grâce aux vertus du photomontage.

Le poilu a d'ailleurs le loisir de s'exprimer dans des « journaux du front », publiés sous la surveillance de l'État-Major, dont certains, comme Le Crapouillot, donnent cependant naissance à de véritables feuilles critiques, régulièrement censurées. Car la censure veille ; tout ce qui pourrait affecter le moral des troupes et de l'« arrière » fait l'objet de coupes spectaculaires dans la presse, mais également dans les ouvrages de Henri Barbusse ou de Maurice Genevoix qui, parmi les premiers, tentent d'exprimer l'indicible. Les contemporains apprennent à se forger une conviction sur le déroulement de la guerre en décryptant les signes, malgré la propagande. Quant aux signes graphiques les plus élémentaires, ils connaissent de réelles innovations dans certains secteurs où la nouveauté est de rigueur : camouflage, marquage des avions et parfois des camions militaires, composition des cartes d'alimentation. Sans que ces pratiques soient réellement coordonnées.

Dans ce contexte, les avant-gardes, qui occupent une place exceptionnelle dans l'exposition au travers de publications emblématiques, n'ont fait preuve d'aucun rejet même tacite de la guerre. Elles ont cédé au chauvinisme ambiant, sous la houlette d'Apollinaire, engagé volontaire, qui défend le principe de la guerre contre le militarisme allemand. Elles mesurent l'ampleur de la tragédie, mais la considèrent également comme une opportunité. L'« avant guerre » disparaît au profit d'un autre monde, mieux à même de comprendre et d'accueillir l'« esprit nouveau » qu'elles revendiquent. Pour découvrir un authentique refus, il faut quitter la France et trouver chez Frans Masereel la création la plus singulière traitant des horreurs du conflit. Ses bois gravés et ses compositions typographiques illustrant Les Tablettes, revue pacifiste publiée à Genève, ou son fascicule Debout les morts, demeurent une poignante vision préfigurant les tragédies à venir.

Quel est son intérêt sur le strict plan graphique ?

La production d'affiches est largement confiée à des peintres illustrateurs aux créations de facture plutôt classique, voire dans le style « pompier ». Face à cet univers pictural omniprésent et cocardier à souhait, il était intéressant de confronter les publications des avant-gardes, nées précisément durant le conflit, et qui s'achèvent avec la guerre : Le Mot, L'Élan, Sic, Nord-Sud. Apollinaire publie ses Calligrammes, poèmes de la paix et de la guerre, en 1918, recensant ses travaux de 1913 à 1916. Sa recherche irrigue les avant-gardes durant la guerre, particulièrement au plan typographique. Le Mot, s'il reprend pour partie la formule antérieure du Témoin, lancé par Iribe en 1906, avec sa mise en pages aérée et son étonnant titrage en caractères bâtons bas de casse, révèle l'influence du typographe François Bernouard.

La composition soignée s'accompagne d'authentiques prouesses typographiques. Dans L'Élan, Ozenfant s'adonne à des expériences sous les vocables de « typométrique » et de « psychotypie ». André Billy salue la « psychotypie » comme un « art qui consiste à faire participer les caractères typographiques à l’expression de la pensée et à la peinture des états d’âme, non à titre de signes conventionnels, mais comme des signes ayant une signification en soi. » Et Ozenfant d'ajouter dans L'Élan : « Psychotypie et typométrique (celle-ci ponctuation précise & plastique) s'ajoutent aux recherches de Restif de la Bretonne, Mallarmé, Apollinaire… »

Dans Sic, la collaboration de Gino Severini s'étend également à la maquette et à des mises en pages dans un registre futuriste. Mais Albert-Birot, le fondateur de Sic, s'intéresse plus largement à la lettre. En octobre 1918, il affirme : « La grande époque créatrice dans laquelle nous entrons ne peut, ne pourra continuer à imprimer avec des caractères qui ne sont pas les siens […] Cherchons dès maintenant le caractère classique qui nous convient […] Les recherches doivent surtout porter sur un caractère courant, caractère de texte et non point caractère de fantaisie. » Et il appelle (vainement) à un concours de dessins de caractères aptes à répondre à ces besoins.

Quant à Nord-Sud, dont la maquette ne prétend pas bouleverser le rapport entre le texte et l'image, son titre, étonnamment, annonce dada à Paris. D'ailleurs, dès le numéro 3 de Dada, le dernier que Tzara publie à Zurich, en décembre 1918, la formule diffère d'avec les précédentes parutions ; Tzara semble déjà faire sienne les expériences parisiennes.

Quelles sont les institutions qui vous ont prêté des documents ? Au regard de la fragilité de certains est-il facile de les montrer ?

Nous avons bénéficié de deux grandes sources de prêt : la Bibliothèque de documentation et d'information contemporaine (BDIC), fondée précisément durant la Première Guerre, pour en recueillir l'un des plus grands ensembles au monde de témoignages documentaires, et les Archives départementales de la Haute-Marne qui possède des fonds rares également. Le principe de l'exposition était de montrer beaucoup de documents, de natures différentes, et de les confronter tant au plan historique que graphique. Cela nécessitait une réflexion approfondie que nous avons menée durant un an, Jean Schneider, Vincent Perrottet, respectivement scénographe et graphiste, et moi-même.

Le dispositif résulte de ces recherches : le visiteur est plongé dans l'univers de la guerre tout en y recueillant des informations, parfois inédites, sur les enjeux culturels, picturaux et graphiques, qui y participent. La plupart des témoignages sont des originaux, ce qui a nécessité un important travail de protection et de mise en valeur. Des fac-similés ont été réalisés pour permettre de découvrir des séries de double pages des revues d'avant-garde notamment.

 

Entretien réalisé par Véronique Marrier, chargée de mission pour le design graphique au Centre national des arts plastiques et co-commissaire de « Graphisme en France 2014 ».