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Focus sur... la plateforme Qalqalah قلقلة

Qalqalah قلقلة est une plateforme éditoriale et curatoriale dédiée à la production, la traduction et la circulation de recherches artistiques, théoriques et littéraires en trois langues : français, arabe et anglais. Ce projet a reçu le soutien à l'édition du Cnap en 2019. Virginie Bobin et Victorine Grataloup à l'origine du projet et Montasser Drissi, graphiste et créateur de caractères typographiques présentent leur collaboration.

Comment vous êtes-vous rencontrés et comment a débuté votre collaboration sur le projet Qalqalah ?

Victorine : Virginie Bobin et moi avons rencontré Montasser en avril 2019. Nous étions alors en plein travail de conception de la plateforme Qalqalah قلقلة, et étions à la recherche d’un·e graphiste à la fois arabophone et francophone ou anglophone. Tarek Lakhrissi, avec qui je venais d’éditer un livre d’artiste, nous a donné le contact de Montasser qui s’est révélé être déjà lecteur de la revue Qalqalah [éditée auparavant par KADIST et Bétonsalon - centre d’art et de recherche & Villa Vassilieff, vie antérieure de Qalqalah قلقلة à laquelle Virginie a largement contribué, moi plus modestement, et que Montasser avait découverte sur le site des graphistes Syndicat qui en avaient assuré l’identité]. À l’époque, nous a-t-il écrit, «je rédigeais mon mémoire de Master à la Haute École  des Arts du Rhin (HEAR) de Strasbourg qui traitait de la typographie multiscript arabe-latin et j’étais content de trouver des textes qui portent des discours relatifs à la décolonialité dans l’art et l’esthétique. C’était l’une des sources qui m’ont encouragé à envisager les systèmes d’écriture dans leur contexte social et politique et à explorer les effets de l’hégémonie de la typographie latine sur la typographie arabe (c’est devenu mon objet de recherche à l’Atelier national de recherche typographique, ANRT, entre 2016 et 2018)». D’emblée, Montasser est ainsi devenu un interlocuteur essentiel, non seulement sur les questions de forme mais aussi sur le fond. Il nous a amenées à reconsidérer certains parti-pris, il a proprement réorienté Qalqalah قلقلة. C’est donc tout naturellement qu’il est ensuite devenu membre du comité éditorial.

Qu'a apporté la typographie et en particulier la recherche de Montasser à l'ANRT au projet ?

Montasser : Ma recherche à l'ANRT abordait la typographie arabe et latine sous différents angles. Elle m'a d'abord permis de déconstruire l'association de ces deux systèmes d'écriture – dans le graphisme et en dessin de caractères – telle qu'elle a été abordée dans les différents projets qui servaient alors de repère pour les graphistes et typographes arabophones.

Ces projets-modèles étaient principalement des exercices de dessin de caractères multiscripts qui avaient pour but de proposer une traduction arabe à un caractère latin existant, d'autres proposaient des duos de caractères arabe-latin. Jusque là, les designers avaient tendance à s'efforcer de faire correspondre les systèmes d'écriture malgré leurs différences formelles fondamentales. Ayant eu le temps de se confronter aux différentes techniques d'impression et de production de fontes, l'alphabet latin sert alors de modèle et c'est l'alphabet arabe qui s'adapte – à la fois aux formes et proportions des lettres latines et à des techniques qui lui sont jusque là inconnues.

Mon approche était de prendre le contre-pied de cette pratique. J'estime que pour faire évoluer la typographie arabe de manière «naturelle», c'est-à-dire en gardant son essence, il faut se pencher sur son histoire et éviter de forcer son assimilation à des recettes qui ont fonctionné pour d'autres systèmes d'écriture, notamment le latin. Je me suis donc intéressé aux formes essentielles de la typographie arabe que des générations de calligraphes ont successivement mis au point. Même si le caractère principal sur lequel j'ai travaillé à l'ANRT reste un travail non achevé (il devrait être distribué par une nouvelle fonderie qui verra bientôt le jour), mes choix typographiques et la manière dont j'aborde le design éditorial multi-script ont été façonnés par ce travail. L'identité visuelle de Qalqalah قلقلة reflète ce parti-pris qui veut que chaque alphabet puisse évoluer dans une continuité logique, en puisant dans sa propre histoire.

Le caractère arabe qui sert de base à l’identité visuelle est le Nassim, dessiné par Titus Nemeth et distribué par Rosetta Type Foundry. Il s’agit d’une réinterprétation contemporaine du Naksh, le style calligraphique le plus employé dans la transcription de textes longs. Malgré ses courbes franchement calligraphiques, c’est un caractère actuel tant dans son dessin que dans les usages auxquels il est destiné. Parmi ses particularités, des ascendantes et descendantes réduites pour répondre à différents contextes de composition (espace limité, compositions multiscriptes, etc.), un choix qui n’a pourtant pas été fait au point de dévier excessivement des proportions fondamentales du Naskh. Le caractère latin de la plateforme est le Neue Haas Grotesk, une version du Helvetica plus précise et fidèle au dessin d’origine de Max Miedinger, repris par Christian Schwartz pour la fonderie Commercial Type. C’est une linéale néogrotesque qui adopte par définition un dessin rationalisé et qui est à l’antipode des formes calligraphiques du Nassim. Cette confrontation de caractères structurellement différents crée une tension qui est pour moi bien plus évocatrice que ce qu’on a pu obtenir avec des caractères multiscripts où les différents systèmes d’écriture adoptent le même trait. Cela dit, malgré une différence formelle essentielle, les deux caractères ont une connotation équivalente : il y a une sorte d’évidence qui se dégage des deux côtés, ce sont des formes qui sont assez familières aux lecteur·trices pour laisser transparaître le contenu.

La plateforme s'intéresse aux rapports de pouvoir entre les langues et aux différentes formes de traduction. L'exercice de «traduire» une forme typographique d'un alphabet à l'autre est intéressant, mais il est trop souvent fait d'une manière trop littérale à mon goût. J'aime considérer les formes typographiques comme des expressions langagières, qu'on ne peut pas traduire littéralement et auxquelles il faut plutôt chercher un équivalent qui fasse sens dans le contexte culturel de la langue vers laquelle on traduit.

En retour, le travail sur la plateforme m'a permis de poursuivre ma recherche d'un point de vue nouveau pour moi : la composition multiscripte appliquée à un environnement web. En travaillant avec le développeur Sylvain Julé, nous nous sommes heurtés plusieurs fois à des problématiques liées à la composition, l'affichage et l'administration de contenus qui s'écrivent de droite à gauche et de gauche à droite (RTL/LTR) sur une même plateforme. Les solutions qu'on a envisagé nous ont permis de proposer des changements au créateur·trices du CMS que nous avons employé, et participer ainsi, à notre échelle à améliorer l'intégration de la typographie arabe sur internet.

Il a aussi fallu faire des choix quant aux règles ortho-typographiques arabes qui ne font pas l'objet d'un consensus comme c'est le cas pour l'anglais ou le français. Des discussions avec Line Ajan, une autre membre arabophone du comité, et avec des lecteur·trices arabophones, me permettent de mieux cerner les habitudes de lecture et de rédaction des arabophones de différentes régions.

Comment va se poursuivre votre collaboration sur le projet de plateforme ?

Montasser : Depuis que j'ai rejoint le comité éditorial, je participe aux discussions sur les différentes contributions qu'on prépare et à la gestion de la plateforme et sa communication. Plus récemment, je propose des idées de contenus et des interlocu·teur·trices avec lesquel·les on pourrait mettre en tension leurs différentes recherches et les questions qui résonnent avec Qalqalah قلقلة.

En parallèle à ce travail éditorial, j'aimerais me servir de l'identité visuelle et des deux caractères typographiques qu’on a employé pour creuser davantage cette idée de contraste entre les alphabets. Ça sera l’occasion de revisiter des formes de mise en page complexes qu’on retrouve dans les manuscrits arabes et dont on a pas su préserver la richesse à l’arrivée des techniques d’impression et de composition typographique.

Au-delà de la plateforme, Victorine et Virginie ont assuré le commissariat d’une exposition qui s’est tenue au Centre régional d’art contemporain (CRAC) Occitanie à Sète du 6 mars au 6 septembre 2020. Pour la scénographie, elles m’ont invité à faire une intervention graphique qui ponctue les salles de l’espace d’exposition. Ce travail a naturellement découlé du langage visuel conçu pour la plateforme : on a disposé des lettres, mots, phrases et paragraphes choisis pour l'écho qu'ils produisent avec les œuvres qui les jouxtent. Ce « découpage » de la langue écrite est une manière de confronter une nouvelle fois, à une échelle monumentale inédite dans ce projet, les alphabets arabe et latin, toujours dans le respect de leurs différences formelles.

 

Interview réalisée par Véronique Marrier, cheffe du service design graphique au Centre national des arts plastiques