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Focus sur... Le mois du graphisme d'Échirolles 2018

Pologne Une révolution graphique

L’édition 2018 du Mois du graphisme d’Échirolles est dédiée à la Pologne, plusieurs expositions rendent hommage à ce pays qui a vu naître l’école polonaise de l’affiche dont se revendiquent de nombreux graphistes du monde entier. Alain Le Quernec est de ceux là, il est, pour cette édition, commissaire de l’exposition dédiée à la mémoire d’Henryk Tomaszewski, par ailleurs, sa collection d’affiches polonaises de cinéma est en partie montrée dans l'exposition «Pologne. Le cinéma à l'affiche» dont le commissariat a été assuré par Michel Bouvet et Justyna Jędrysek.

Votre relation à la Pologne et à Henryk Tomaszewski en particulier a influencé et guidé votre propre parcours, pouvez-vous nous raconter votre rencontre avec ce grand maître et les fondements de ce qu’il vous a transmis ?

Je suis parti en Pologne en 1972 par amour de l’affiche polonaise qui paradoxalement à mes yeux, bénéficiait d’une liberté de création que nous ne connaissions pas en France. Je disais à l’époque que la censure commerciale est bien plus efficace que la censure politique. On peut finasser avec la censure politique mais on ne plaisante pas avec l’argent. J’ai quitté mon poste d’enseignant (j’etais professeur depuis six ans déjà) pour passer une année en Pologne et j’ai atterri dans l’atelier d’Henryk Tomaszewski. Mais vu de France son travail ne m’attirait pas plus que celui des autres maîtres. Je ne pouvais pas imaginer qu’il serait, dès le premier contact, le révélateur imprévu de ma façon de concevoir le graphisme. Comment définir ce qu’il nous a transmis ? Sans doute de nous battre plus avec nous même que contre les autres, à éviter la facilité, le bavardage, le «décoratisme», la répétition et autres tares en «isme», toutes ces tendances naturelles qui prennent le dessus si l’on n’y prêtait pas attention. Enseignement transmis non par des cours théoriques mais à travers des corrections individuelles et publiques ; individuelles car l’échange se faisait de professeur à étudiant et publiques dans la mesure où les autres étudiants suivaient et vivaient cet échange. J’ai mis longtemps à réaliser que ce sentiment de reconnaissance que je lui portais, était partagé par d’autres étudiants et que sans le savoir j’appartenais à une sorte de communauté. Ce que j’ai trouvé en Pologne était finalement bien différent et bien plus important que ce que j’avais pu imaginer.

Vous lui rendez hommage dans l’exposition «Merci Henryk ! Hommage à Henryk Tomaszewski (1914-2005)», comment avez-vous imaginé cette exposition ? Qui sont ces héritiers qui inscrivent leur travail dans les pas de Tomaszewski ?

L’affiche était le support matériel de l’enseignement de Tomaszewski, mais les principes éthiques pouvaient s’appliquer à toutes formes de création. Nombre de ses étudiants se sont fait connaître dans d’autres univers, la mode, l’illustration, la sculpture et même la publicité... Tous peuvent se prétendre à juste titre ses «héritiers» encore que je ne suis pas sûr que ce soit le terme adéquat, pas plus que disciple, il n’avait rien d’un gourou. Tout au plus, constatant qu’individuellement nous lui sommes tous redevables nous appartenons sans le savoir à une forme de communauté. Concevoir une exposition c’est se condamner au succès ne serait-ce que par respect pour le public. L’ exposition ne se veut pas exhaustive. Elle n’est pas non plus un palmarès, les onze participants ne sont que des exemples parmi d’autres. Le casting aurait pu être différent, ceux qui sont là ont été choisis par commodité pour être restés fidèles au média de l’affiche. Tous ont vu leur travail remarqué et honoré à travers le monde. Si le nombre des participants est limité c’est pour que chacun puisse montrer son univers au travers d’une présentation significative de ses oeuvres, (huit affiches par exposant). Ils sont polonais (4) bien sûr, mais français (4), slovène, tchèque et anglais. (Parmi les stagiaires et étudiants étrangers ayant suivi son enseignement, les français ont été les plus nombreux).

Une sélection de votre collection d’affiches est montrée dans l’exposition «Pologne le cinéma à l’affiche», comment avez-vous collecté ces affiches de cinéma polonaises ? En quoi sont-elles emblématique d’un «style polonais» ?

Je ne suis pas collectionneur dans l’âme et pourtant ma fascination pour l’affiche polonaise m’a fait accumuler ces affiches que je collectais auprés des colleurs de la rue, des théâtres et des archives de film lors de mon stage et des nombreux séjours par la suite dans les années 70 et 80. Je les ai utilisées pour faire des petites ou des grandes expositions que je concevais comme de la propagande graphique. Expositions montées le plus souvent à mes frais, avec la complicité d’une petite galerie amie à Quimper. C’est ainsi que Lenica a eu sa première exposition en France. Lenica, Cieślewicz, Starowieyski, Aleksiun, Get Stankiewicz et Tomaszewski sont ainsi venus à Quimper dans les années 70 et 80…C’était la grande période de l’affiche polonaise, cet âge d’or, pour moi, s’est terminé avec la nouvelle vague venue de Wrocław (Sawka, Czerniawski, Get Stankiewicz et Aleksium) qui eux véritablement affichaient ouvertement leur hostilité au pouvoir politique en place. J’ai fait don d’environ 1000 affiches au Musée du château des ducs de Bretagne à Nantes d’où elles ne sont jamais sorties ne gardant pour moi que les affiches des noms les plus emblématiques, Tomaszewski, Lenica, Świerzy, Cieślewicz, Młodożeniec et la nouvelle vague. Elles dormaient dans des tiroirs. Les voir ainsi exposées à l’occasion de l’exposition d’Échirolles est un grand bonheur et un plaisir du regard, j’avais oublié ces trésors, ces témoignages d’un amour de jeunesse. Difficile de parler d’un style polonais. Tous développaient leur musique particulière. Le style ou l’esprit, si on peut employer ce mot, venait de l’extrême liberté de création non encadrée par des impératifs commerciaux. Ce qui explique aussi sans doute une liberté typographique impensable chez nous à l’époque, comme par exemple le recours à l’écriture manuelle des textes et qui fait aussi que nombre de ces œuvres, celles de Tomaszewski en particulier nous paraissent contemporaines, voire intemporelles. Cet esprit de l’affiche polonaise est particulièrement sensible dans l’affiche de cinéma dans la mesure où elles peuvent être mises en regard des affiches françaises pour les mêmes films. Le constat est accablant. Mais c’est trop facile, voire cruel de les comparer car elles étaient les unes comme les autres les résultats logiques de systèmes de production radicalement opposés. Les affiches françaises étant régies par une logique trivialement et strictement commerciale. L’effondrement brutal du monde communiste a vu la communication publicitaire s’imposer partout en Pologne et aujourd’hui affiches françaises et polonaises obéissent maintenant aux mêmes impératifs et rien ne saurait les distinguer. Une particularité polonaise était qu’il n’y avait pas, à l’époque, de cloisonnement social entre les peintres et les affichistes, tous partageaient à égalité et sans hiérarchie un même statut d’artiste. Les étudiants qui préparaient le diplôme de graphisme devaient étudier la peinture à parité. Il y avait aussi une sorte d’effet d’engrenage à cette période qui faisait que cette pratique de l’affiche était favorisée par le pouvoir et comparativement aux autres professions, particulièrement bien rétribuée. Comme tout mouvement artistique ce que l’on a appelé «L’école de l’affiche polonaise» s’inscrit dans le temps et dans l’espace. Il est né et s’est développé dans des circonstances particulières, tout naturellement il s’est dilué pour n’être plus qu’une référence incontournable pour les affichistes à travers le monde.

Pour découvrir l'ensemble des expositions et événements organisés par le Centre du graphisme d'Échirolles, rendez-vous sur www.echirolles-centredugraphisme.com

Interview d'Alain Le Quernec réalisée par Véronique Marrier, cheffe du service design graphique au Centre national des arts plastiques