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Focus sur... Le Messine

Jérôme Knebusch, designer graphique et dessinateur de caractères, enseigne depuis 2008 à l’École supérieure d’art de Lorraine. Dans le cadre de son enseignement, il développe la création d’une famille de caractères, année après année, avec ses étudiants. Il nous parle de cette expérience pédagogique singulière.

Présentez-nous ce projet, d'apparence un peu fou, de concevoir une famille de caractères dans le cadre d'un projet pédagogique et ce, sur plusieurs années !

Lors du premier atelier intensif, en 2011, nous avions travaillé sur un caractère pour un usage spécifique. Il était destiné aux titres d'une revue de recherche de l'école. Un cadre historique a été proposé, qui consistait à se situer à mi-chemin entre les caractères de Baskerville et de Didot, entre le livre et le magazine, ce qui correspondait au graphisme de la revue. C'est ainsi que Messine Titrage a été créé. Cette première expérience s'étant déroulée avec enthousiasme et succès, nous avons souhaité reconduire l'atelier pour impliquer de nouveaux étudiants et répondre à de nouveaux besoins typographiques de l'école. Lors du deuxième atelier nous avons non seulement finalisé Messine Titrage, mais nous avons également amorcé plusieurs nouveaux chantiers comme celui de Messine Quotidienne (une version texte pour «tous les jours»), son italique et une linéale pour la signalétique. Nous avions ouvert à ce moment-là une grande porte sur une famille qui peut se développer sur plusieurs axes (graisses, styles, fonctions, corps optiques) et depuis nous travaillons à ce que cette famille se stabilise et devienne pleinement utilisable.

Quelles sont les principales difficultés d'une telle entreprise et les succès que vous avez constatés ?

Le projet repose principalement sur la motivation des étudiants. Nous sommes ravis que de plus en plus d'étudiants y participent. Certains ont déjà quitté l'école et restent en contact. Et en la personne d’Alejandro Lo Celso, dessinateur de caractères et directeur de la fonderie argentine PampaType, nous avons un magnifique partenaire qui donne beaucoup de confiance et de durabilité au projet. Mais nous savons que cette entreprise reste fragile. Personnellement, je me réjouis de voir un  lien «vertical» qui traverse différentes années, réunissant les efforts de plusieurs étudiants dans un projet en commun. Il y a une transmission des savoirs qui se fait aussi entre eux. L’expérience me semble professionnalisante dans la mesure où les fontes doivent répondre à certains critères qualitatifs afin de pouvoir être ensuite utilisées de manière autonome. Mais le développement et la finalisation des fontes demande un travail conséquent. Ce temps est plus difficile à faire exister dans la structure d'une école d'art, il demande une motivation supplémentaire et une attention très accrue. Il y a également une complexité grandissante qui se développe au cours du projet, car il faut penser la relation aux autres membres de la famille pour former un ensemble. Mais une fois les fontes achevées, cet effort est récompensé. Il est plaisant de voir les caractères «en action» et d’observer comment ils s'installent dans le temps.

Comment sont utilisés ces caractères ?

Bien qu'ils puissent servir à diverses fins, les caractères sont créés initialement pour un usage spécifique au sein de l'école. Chaque caractère sait bien faire quelque chose. Sur un plan pédagogique cela nous permet également d'aborder différentes facettes du dessin de caractères. Messine Titrage, avec son dessin contrasté et ses ligatures, fait bonne figure en grand corps, tandis que Messine Quotidienne, moins visible, est régulièrement utilisé pour les textes courants, comme ceux de l'administration. Les publications (des diplômes, de recherche) utilisent également les caractères, tout comme certaines affiches.

Quel est le programme de l'année à venir ?

Nous sommes en train de finaliser l'italique et la version grasse de Messine Quotidienne. Nous sommes également en train de reconsidérer l'ensemble des proportions verticales (hauteur d'x, ascendantes, descendantes). Nous avons également prévu de développer Messine Sens dans le cadre d'un projet de conception de la signalétique de l'école. Cette version comporte également un jeu de pictogrammes. À ce jour, il nous semble important de finaliser l'ensemble des versions avant de programmer un nouvel atelier qui pourra donner de nouvelles impulsions.

 

Entretien réalisé par Véronique Marrier, chargée de mission pour le design graphique au Centre national des arts plastiques et co-commissaire de « Graphisme en France 2014 ».