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Focus sur «Marcel Duchamp Faire impressions»

Vanina Pinter, enseignante et Danièle Gutmann, historienne de l’art et enseignante sont commissaires de l’exposition «Marcel Duchamp, Faire impressions» présentée dans la galerie de l’École d’art du Havre (Esadhar) du 18 octobre au 14 décembre 2018. Elles nous présentent leur projet qui associe largement les étudiants de l’école.

 

L'exposition «Marcel Duchamp, Faire impressions» présente des documents issus d'une collection havraise, quelle est la genèse de ce projet ?

Vanina Pinter et Danièle Gutmann : Ce projet est né de la volonté d'un collectionneur de montrer des éditions originales de Marcel Duchamp dans sa ville du Havre, pour les cinquante ans de la mort de l’artiste. Il importait au collectionneur, havrais d’adoption, que les Havrais puissent avoir un accès à cette œuvre. Généralement c’est à Rouen, ville de l’enfance de l’artiste qu’ont lieu les expositions. Évidemment, l’orientation design graphique de l’école nous permettait de nous concentrer sur cette focale « impressions », qui est au cœur de cette collection. Même si la thématique est précise, l’exposition se veut accessible. Elle est gratuite et pour ceux qui le souhaitent très documentée. Un journal, édité par l’école, est offert, il contient toutes les notices et a été mis en page par Mathieu Roquet un designer graphique, ancien élève de l’école, assisté d’une étudiante en 4e année de design graphique, Cloé Lahelec. Nous avons tenu à ce que le public puisse avoir accès à la parole du collectionneur et visualise sa passion, grâce à des vidéos réalisées au sein de l’école par Emmanuel Lalande. Comment exposer, partager cette «passion» ? Ce fut un fil conducteur invisible à notre commissariat.

 

Ce projet associe des étudiants de l'école supérieure d'art et design, site Le Havre (ESADHaR), comment s’est-il inscrit dans le programme pédagogique ?

Nous avons tout d’abord pris le temps de présenter l’œuvre complexe et protéiforme de Marcel Duchamp au groupe d’étudiants issus de différentes années engagés sur le projet. Ensuite, le collectionneur, fin connaisseur de l’artiste est venu parler de certaines pièces, en insistant sur la dimension graphique de son travail, sur la matérialité de ses choix (papier, gaufrage…), sur sa connaissance des techniques d’impression et de reproduction. Lors de sa conférence, il a présenté des pièces originales de Duchamp, ainsi, les étudiants ont pu les regarder de près et en savourer les moindres détails.

Pour désinhiber les étudiants qui abordaient avec appréhension ce travail sur Marcel Duchamp, il nous semblait intéressant de leur dire à quel point il a été influent et représente une source d’inspiration et de réflexions pour de nombreux graphistes contemporains. Beaucoup pourraient être mentionnés. Nous avons notamment souhaité rencontrer M/M (Paris) dont l’œuvre à bien des égards tisse un dialogue fascinant et régulier avec Marcel Duchamp. Nous souhaitions également échanger avec spmillot en raison de deux catalogues (Surexposition : Duchamp, Man Ray, Picabia, Sexe, Humour et Flamenco, ainsi que Arp is Art). Nous avons commencé par des présentations de ces graphistes puis, les étudiants ont travaillé à une interview. Sophie et Philippe Millot souhaitaient plutôt un mode d’échange sous forme de jeu : quatre étudiants ont conçu une boîte contenant mille ou cent papiers questionnant le savoir-faire de spmillot à travers des échos duchampiens. Nous avons également réalisé une interview avec M/M Paris. Nous organisons en parallèle une journée d’étude le 4 décembre qui est pensée pour continuer cette amorce de recherche, que nous envisageons de rassembler par la suite dans une édition.

La médiation de l'exposition est réalisée par les étudiants dans le cadre d'un atelier «Parlez-nous d'art» qui développe chez eux la culture artistique contemporaine, la prise de parole sur une œuvre autre, et la capacité à rencontrer des publics divers et donc à devoir adapter son discours. De plus, le livret de médiation qui accompagne la visite est destiné aux collégiens et lycéens, a été conçu dans le cadre d'un workshop «Délivrer les livrets de Marcel», avec Gilles Acézat, enseignant en design graphique à l’école.

Par ailleurs, dès le début du projet, il nous a importé de faire appel à deux de nos anciens étudiants, Mathieu Roquet, graphiste pour l’identité de l’exposition, le journal et la signalétique et Kévin Cadinot, artiste-scénographe pour la scénographie de l’exposition. Ils ont travaillé de façon millimétrée à donner une réalité aux trois espaces qui structurent l’exposition (Imprimer, Exposer, Ouvreur d’espaces). Si l’exposition a une dimension historique, elle a également une raison d’être dans une école d’art et de design dans la mesure où elle incite à penser et à créer.

 

Vous avez eu accès à de nombreux documents et éditions conçus par Marcel Duchamp, que diriez-vous de sa relation au champ éditorial et à l'importance qu'elle a au regard de son œuvre ?

Elle est essentielle, substantielle et constante. La formation suivie par Duchamp dans une imprimerie à Rouen pour écourter son service militaire a sans doute été déterminante. Le fait qu’il ne soit pas reçu à l’école des Beaux-Arts, qu’il soit rejeté du Salon des Indépendants pour sa peinture Nu descendant un escalier, ces ombres biographiques participent à ce que très tôt, il entretienne une relation paradoxale avec l’art. Avec ce champ d’interventions qu’on ne dénommait pas encore le design graphique, Duchamp va inventer d’autres possibilités d’expressions, de projections.

La Boîte Verte est à ce titre remarquable. Elle fait preuve d’une attention aux papiers, à un choix précis de reproduction mécanisée. La boîte en elle-même se dote d’une couverture typographique monumentale. Jouant constamment avec les mots, Duchamp s’amusera et utilisera constamment des typographies (souvent issues du monde commercial). La plupart de ses ready-mades sont « à inscription ». Dans les années 1930 et 1940, Duchamp concevra des couvertures de livres, ou des mises en pages notamment pour les Surréalistes. On pourrait citer cette incroyable affiche (plus tardive, elle date de 1953) pour une exposition dada à New York : c’est à la fois une affiche, le catalogue d’exposition et un geste Dada (elle était proposée froissée et en boule à la galerie). Duchamp a conçu des affiches pour des tournois d’échecs. En 1959, il participe dans la mise en page et la conception éditoriale du livre monographique écrit par Robert Lebel, Sur Marcel Duchamp. Ce livre rend accessible la vie et l’art de Duchamp à un plus large public, les expositions se multiplient. Duchamp sera souvent sollicité pour concevoir des couvertures de ses catalogues d’exposition (parfois avec des interventions sur la mise en page intérieure), ainsi que des affiches. Dans certaines pièces imprimées, Duchamp reprend des motifs, des oeuvres déjà existantes (ready-mades, rotoreliefs), pour d'autres il invente complètement. Au coeur de ce travail, se précise sa réflexion sur le multiple.

 

Interview réalisée par Véronique Marrier, cheffe du service design graphique au Cnap.