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Focus sur... Internationales graphiques, collections d'affiches politiques 1970-1990

Cécile Tardy présente l'exposition dont elle a assuré le commissariat avec Valérie Tesnière et Magali Gouiran et qui se tient du 17 février au 29 mai 2016 à la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine à Paris.

La plupart des objets que vous exposez proviennent de la collection de la bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC). Pouvez-vous nous présenter cette collection ?

La BDIC collecte et conserve des fonds sur toute l’histoire du 20ème et du 21ème siècles. Créée pendant la Première Guerre mondiale, elle a constitué depuis presque cent ans une collection de référence dans le domaine de l’histoire politique et sociale européenne et des relations internationales. Ses fonds ont la particularité d’être multi-supports : en plus des 3 millions de livres et périodiques, archives écrites et audiovisuelles en langues française et étrangères consultables sur le site de Nanterre, sont en effet rassemblés aux Invalides, à Paris, des œuvres d’art, des photographies, des affiches, des dessins de presse et des objets, soit près de 1.5 million de documents. Parmi eux, figure une importante collection d’affiches, qui débute avec la Commune de Paris (1871), couvre très bien les deux guerres mondiales, et documente les événements politiques et sociaux, nationaux et internationaux, les actions militantes, les campagnes de propagande, les joutes électorales du 20ème siècle. La BDIC poursuit une politique de collecte, et continue également d’acquérir les productions de graphistes contemporains.

L'exposition couvre trois décennies durant lesquelles les événements, engagements et revendications ont beaucoup évolué. Quels sont les grands jalons qui caractérisent cette période en termes de production graphique ? 

La profusion d’affiches politiques de 68 est très connue. L’exposition s’intéresse aux deux décennies suivantes, qui, elles, ont moins été regardées sous cet angle de la production graphique. Or en consultant les collections de la BDIC, on s’aperçoit que l’affiche demeure prisée à la fois des graphistes comme des commanditaires politiques, syndicaux, associatifs ou culturels. Cet « âge d’or » de l’affiche s’observe à l’international. Les affiches portent et relaient les grandes mobilisations de l’opinion publique contre la guerre du Vietnam ou l’apartheid, et on voit circuler des signes graphiques revisités et adaptés à leur époque (la colombe de la paix, le chapeau conique vietnamien, etc.). On voit apparaître des préoccupations nouvelles : défense des droits de l’homme (dénonciation de la dictature en Argentine, par exemple, mais aussi action d’Amnesty International, commanditaire associatif très important dans ces années-là) ; dénonciation des dangers du nucléaire militaire (luttes pour le désarmement en ces temps de guerre froide) et civil ; dénonciation du chômage. Mais c’est aussi une période de transition : au tournant des années 1980, les partis cessent peu à peu de faire appel aux graphistes indépendants pour les campagnes électorales, même si les fédérations locales et les municipalités continuent encore à les solliciter pour des campagnes thématiques. La commande associative et la commande culturelle perdurent plus longtemps. Dans le même temps, la place de ces affiches dans l’espace public va en se réduisant, et elles se donnent à voir davantage dans des lieux militants ou associatifs et dans l’espace privé. Ainsi ces deux décennies qui précèdent l’arrivée d’internet sont-elles à la fois une période de foisonnement et de progressif recul de l’affiche.

La dimension internationale des objets présentés dans l'exposition montre qu'une communauté de pensée et de pratique a existé entre les graphistes de différents pays. Pouvez-vous nous les présenter et nous parler des relations qu'ils ont entretenues ?

L’exposition s’intéresse à la production de graphistes des années 1970 et 1980 qui ont fait le choix de ne pas s’inscrire dans les circuits des agences de publicité ou de communication. Les Français Grapus, Alain Le Quernec, Claude Baillargeon, Zanzibar’t, les Allemands Klaus Staeck ou Gunter Rambow, les Néerlandais de Wild Plakken, ont donc d’abord en commun de vouloir mettre en adéquation leurs convictions et leur pratique professionnelle. Or à ce point commun correspond aussi une convergence dans les sujets abordés (les mobilisations politiques et sociales de leur temps), et dans le rapport aux commanditaires, qui est souvent de long cours (Grapus avec la CGT ou le PCF ; Alain Le Quernec ou Claude Baillargeon avec le Parti Socialiste ; Wild Plakken avec le Parti Communiste Néerlandais) et qui se veut équilibré (ne pas être de simples exécutants). Mais les points communs entre ces graphistes qui n’entretiennent pas forcément de relations personnelles trouvent aussi leur origine dans les influences subies et la formation reçue. Beaucoup citent l’influence du Bauhaus, du constructivisme, de John Heartfield ou, plus récemment, de l’anticonformisme formel des Américains du Push Pin Studio. Ils ont été marqués par les affiches cubaines et, surtout, polonaises : dès les années 1960, une génération de jeunes graphistes à travers le monde découvre grâce notamment à la revue de propagande culturelle multilingue La Pologne le graphisme de Palka, Lenica, Cieslewicz, Tomaszewski. Nombreux sont aussi ceux à aller passer une année à Varsovie suivre l’enseignement de Tomaszewski, dont ils vantent les qualités de pédagogue.

Entretien réalisé par Véronique Marrier, chef du service design graphique au Centre national des arts plastiques