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Focus sur... le graphisme aux Grands Voisins par Pauline Escot

Pauline Escot est graphiste, enseignante et chercheuse. Après une riche formation artistique et universitaire, elle collabore avec Les Grands Voisins, projet d’occupation temporaire de l’ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul à Paris. Le laboratoire d’expérimentation graphique qu’elle y développe est en lien avec sa thèse Le design graphique acteur de l'espace urbain : responsabilités esthétique et sociale dans la ville contemporaine (XXe-XXIe siècles) conduite sous la direction de Catherine de Smet, à l'Université Paris 8.

Comment votre collaboration a t-elle débuté avec les Grands Voisins? Comment a-t-elle évolué ?

J'ai fait partie de l'équipe d'origine des Grands Voisins avant-même que son nom existe, ceci grâce à ma rencontre avec l’association Yes We Camp en mars 2015. Ses membres avaient été contactés l'année précédente pour imaginer un projet d'occupation temporaire sur le site de l'ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul, aux côtés de deux autres associations (Aurore et Plateau Urbain). Au printemps 2015, Yes We Camp a souhaité constituer une équipe pluridisciplinaire pour gérer l'ouverture du site. Au vu de mes expériences précédentes et de ma «patte» graphique, ils m’ont confié une carte blanche pour imaginer l'identité visuelle et la signalétique de cet espace public temporaire de 4 hectares, piéton, au cœur de Paris. J'étais à ce moment-là totalement disponible et motivée pour la gestion d'un projet urbain de grande envergure : l'occupation temporaire de l'ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul est donc tombée à point nommé. 

En juillet 2015, j'ai ainsi rejoint Yes We Camp dans l'équipe de pilotage de cette «fabrique de bien commun», tel qu'on en parlait au début, avant de choisir collectivement le nom Les Grands Voisins. J'étais membre d'une équipe croisant diverses disciplines : architecture, urbanisme, graphisme, communication, programmation, restauration, gestion de projet, paysage, travail social, médiation, sécurité, régie et technique. Au sein des Grands Voisins, mon premier rôle a été de l'ordre de la direction artistique. J'ai conçu l'identité visuelle et le système de signalétique du site (orientation, information, désignation, réglementation, détournements et interaction avec le public) : les trois premiers mois d'abord en collaboration avec Margot Cannizzo Lazaro qui a dessiné le logo, puis j'étais la seule graphiste salariée à partir de Janvier 2016. 

Le projet prenant de l'ampleur et de la notoriété, nous avons recruté d'autres graphistes pour m'accompagner sur les diverses missions. J'ai alors supervisé divers projets graphiques internes (signalétique des espaces privés et publics) et externes (communication grand public sur supports web et print). J'ai beaucoup appris en gestion d'équipe, notamment en 2017 quand nous étions parfois dix graphistes au même moment sur le projet (salariés, freelance, services civiques, stagiaires ou bénévoles). L'ouverture d'un comptoir de restauration, la signalisation d'une auberge, l'aménagement d'un accueil de jour : toutes ces activités successives demandaient à chaque fois le talent d'un.e graphiste, que je missionnais ici ou là. La part créative de mon travail s'exprimait essentiellement dans la réalisation d'affiches (l'un de mes supports de prédilection) et l'animation d'ateliers graphiques avec divers publics. 

À la fin de la saison 1, j'ai accompagné progressivement la nouvelle équipe de graphistes à s'approprier les lieux et en comprendre les enjeux. C'était à elle de donner le ton à la saison 2 (2018-2020) qui allait être teintée des travaux du futur quartier et serait donc plus tournée vers le futur que le passé du site. À partir de janvier 2018, je n'étais plus à plein temps aux Grands Voisins mais je continuais à travailler pour Yes We Camp sur des missions ponctuelles et animation d'ateliers. 

Enfin, de juin 2018 à juin 2019, j'ai coordonné avec Aurore Rapin de Yes We Camp, la réalisation d'une fresque sur l'avenue Denfert-Rochereau. En collaboration avec Paris & Métropole Aménagement nous avons conçu une douzaine de saynètes racontant les usages du futur écoquartier, qui ont été illustrées par Jean Codo. J'ai ensuite animé pendant un an une dizaine d'ateliers pédagogiques pour des jeunes publics scolaires.

Votre mission de direction artistique intégrait des ateliers participatifs avec les occupants des lieux, comment avez-vous appréhendé cette dimension dans votre travail de création ?

L'identité visuelle du lieu a été pensée avec Margot Cannizzo Lazaro, en étroite collaboration avec Yes We Camp. Au début du projet, il fallait aller très vite. Nous n'avions que deux mois pour préparer l'ouverture du site. Cette urgence ne nous a pas permis de mettre en place directement des ateliers pour inclure les occupants dans la conception de l'identité visuelle ; ce qui était dommage et frustrant, mais c'est le jeu de ce type de projets soumis aux lois de l'urgence. Mais nous prenions soin de présenter régulièrement nos choix graphiques lors des réunions de pilotage avec les représentants des trois associations Aurore, Plateau Urbain et Yes We Camp, ainsi qu'aux délégués des résidents, qui étaient ainsi tenus au courant de l'avancée du projet et pouvaient donner leurs avis. Concernant les choix colorés notamment, les résidents étaient globalement satisfaits : le jaune offrait « du soleil » à l'environnement grisâtre de l'ancien hôpital désaffecté, et le bleu rappelait « la sérénité du ciel ».

La démarche inclusive est d'abord survenue avec la réalisation des supports de signalétique, en septembre 2015. J'ai proposé des temps de chantiers ouverts à tous : résidents, bénévoles et voisins ont participé à la réalisation de la signalétique, jusqu'à la fin de la saison 1. Leurs retours me permettaient de prendre du recul sur les supports créés, les ajuster au fil du temps. La dimension collaborative s'est ensuite exprimée à partir de l'automne 2016 via des permanences graphiques à «La maison des médecins», espace de vie partagé entre résidents et travailleurs du site.

Chaque jeudi après-midi, les graphistes venaient y réaliser des supports avec l'aide de résidents volontaires. Certains n'ont participé qu'une fois, d'autres venant régulièrement étaient des collaborateurs fréquents. Aussi, lors de temps forts tels que Le CarnavalLa Fête des possibles ou l'événement Appuie sur le Champignon, nous avons réalisé des affiches à plusieurs mains : lors de permanences graphiques, je proposais aux participants de réaliser la matière première de l'affiche. Je composais ensuite sur logiciel avant d'imprimer l'affiche en risographie chez Studio Fidèle.

Enfin, un dernier aspect du travail collaboratif portait sur l'animation d'ateliers graphiques ouverts au grand public, le mercredi après-midi et le week-end : réalisation de signalétiques, création de stickers et badges, sérigraphie sur textile, carnets D-I-Y à partir de papiers de l'ancien hôpital, affiches, collages, etc. 

Vous avez choisi le caractère typographique Infini de Sandrine Nugue, pouvez-vous nous parler de ce choix ?

Lors de la conception de l'identité visuelle des Grands Voisins en 2015, nous avons dessiné deux caractères typographiques destinés aux titrages, pour identifier le projet : La Petite Voisine était destinée à la communication publique (supports print et web) et La Grands Voisine aux supports de signalétique. Nous cherchions un caractère typographique libre de droits pour le texte courant, car c'était notre credo que de travailler en open source : nous voulions partager les outils graphiques avec tous les voisins. L'année précédente, Sandrine Nugue avait dessiné l'Infini que nous trouvions très réussie. Elle entrait en résonance avec la temporalité indéfinie des Grands Voisins et son dessin créait un pont visuel entre l'historique (détails rappelant les gravures lapidaires) et le contemporain (dessin proche d'une linéale), ce qui faisait échos à l'ambition du projet Les Grands Voisins : témoigner du patrimoine historique et architectural des lieux tout en se tournant vers le futur d'un quartier urbain en mutation.
Les différents styles de l'Infini ont permis une grande variété de déclinaisons sur diverses surfaces : elle fonctionne aussi bien sur supports imprimés et web, que sur des signalétiques en découpe vinyle.

Les Grands Voisins ont définitivement fermé leurs portes le 27 septembre 2020 avec une exposition rétrospective de cinq ans de design graphique qui présentait l'ensemble des supports et documents réalisés. Quels sont vos projets à venir ? 

Je suis pour l'heure enseignante agrégée en DNMADe Graphisme, au lycée Claude Garamont de Colombes. Le parcours de formation que j'enseigne s'intitule «Graphisme en action territoires d'innovation sociale». J'ai donc à cœur, via ma posture d'enseignante, de transmettre les divers savoir-faire engrangés ces dix dernières années dans le domaine du graphisme engagé, auprès de mes étudiants. J'aime enseigner tant la théorie que la pratique du graphisme.
En parallèle, je produis des créations graphiques en indépendante, la dernière en date étant un Jeu de l’oie Femmes et cinéma conçu pour la mission Droits des femmes de la mairie de Saint-Denis.

Aussi, de la même manière que l'équipe des Grands Voisins s'est attelée à restituer un bilan complet du projet, j'aimerais de mon côté transmettre à un plus large public le travail graphique produit sur le projet Les Grands Voisins. En effet, mon contrat doctoral m'a permis pendant trois années d'engranger des archives, photographies, notes et carnets de terrain, anecdotes en tous genres relatant la vie créative et graphique de ce projet précurseur en matière de graphisme engagé et social, ancré dans des problématiques urbaines très actuelles.

Mon ambition dans les prochaines années, serait de développer l'exposition «5 ans de graphisme aux Grands Voisins» sous une forme plus complète et/ou sous la forme d'une publication web ou imprimée. En m'inspirant notamment de l'exposition Lieux Infinis à la Biennale de Venise en 2018 où les créations des Grands Voisins faisaient échos à d'autres expériences d'occupation temporaire, j'aimerais rendre visible au grand public les divers procédés et moyens graphiques expérimentés aux Grands Voisins pendant 5 ans, et ainsi diffuser une vision généreuse, engagée et responsable du graphisme aujourd'hui... À suivre !

 

Entretien réalisé par Véronique Marrier, cheffe du service design graphique au Centre national des arts plastiques.