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Focus sur... Fotokino

Vincent Tuset-Anrès, directeur de Fotokino nous présente l'exposition Paul Cox et les multiples activités de ce lieu d'exposition aux nombreuses ressources.

1 - Vous présentez jusqu'au 2 août l'installation "Aire de jeu" de Paul Cox qui est votre quatrième collaboration avec lui. Comment s'est développée cette relation ?

En 2004, alors que nous sortions à peine de l'œuf, nous avons eu le culot de contacter Paul Cox pour lui demander de venir réaliser à Marseille ses "Dessins animés des meilleures intentions", une séance de dessin en direct qu'il venait de créer. Et à notre grande surprise, il a accepté, en toute simplicité, alors qu'à l'époque déjà il croulait sous les sollicitations. Il faudrait peut-être lui en demander la raison, mais je crois que Paul a su déceler dans notre projet naissant une curiosité, un enthousiasme, un désir, une ouverture, qui lui sont également propres. L'année suivante, il réalisait l'affiche de la seconde édition de notre festival Laterna magica, et une exposition d'une centaine de dessins abstraits accrochés en séquence, "Projection". Puis en 2013, il a conçu pour notre lieu, le Studio Fotokino, l'exposition "Flâneries" qui plongeait le spectateur au cœur d'un paysage dessiné à 360°. "Aire de jeu" est donc, en effet, notre quatrième collaboration, et c'est sans doute celle qui joint le mieux les différentes pistes sur lequel s'engage son travail : l'espace, le paysage, le décor, le jeu, les systèmes graphiques, l'enfance. Paul est un bosseur infatigable qui n'oublie pas de bien vivre. C'est une contradiction qui est, je pense, une clé pour mieux le comprendre, et qui fait que travailler avec lui est une chance doublée d'un grand plaisir.

2 - Fotokino conçoit des projets dans le large champ des arts visuels, pouvez-vous nous parler des orientations qui sont les vôtres ?
Précisément, je ne saurais dire quelles sont nos orientations, car nous explorons ce large champ en tous sens : dessin, illustration, design graphique, cinéma, photographie… Au Studio Fotokino, lieu ouvert en 2011, mais également hors-les-murs, en partenariat avec un grand nombre de lieux culturels. Et sur papier, puisque nous publions régulièrement des ouvrages (les prochains avec Paul Cox et Nathalie Du Pasquier) ou des affiches. Pour répondre, je serais tenté de prolonger votre première question en évoquant notre relation avec Paul, car il y a une forme d'hétérodoxie, ou de liberté, qui nous est commune, et qui nous permet d'aller là où notre curiosité nous mène. Paul parle de sa méthode de travail comme d'une pensée en zigzag. Je crois que c'est un mode de pensée dans lequel nous nous reconnaissons pleinement ! Paradoxalement, je crois que la diversité de notre programmation a su créer une identité très forte, que je ne saurais moi-même définir. Autour de quoi pourraient se rassembler Jochen Gerner, Yto Barrada, Kitty Crowther, Atak, Isidro Ferrer, Charles Fréger, Jockum Nordström, Ed Fella, Benoît Bonnemaison-Fitte ? Peut-être un certain esprit d'enfance, une forme d'indiscipline, et une certaine honnêteté aussi, osons le mot.

3 - Vous imaginez de nombreux dispositifs, ateliers et projets pédagogiques en direction de publics très larges, quels sont-ils ?
Notre ambition est en effet de mettre à portée du plus large public possible des propositions exigeantes. Ce n'est pas une mince affaire car certains projets peuvent mettre à distance un public qui ne se sentirait pas "capable" d'en comprendre les enjeux. Tout notre travail est ainsi de décomplexer ce public-là, à commencer par les enfants, afin de l'accompagner dans sa découverte, tout en rendant pleinement compte de la complexité des œuvres. Ce travail commence évidemment par nos choix de programmation, puis se prolonge avec notre propre communication, des documents pédagogiques, des visites d'exposition, des moments de médiation. À l'attention du tout-public, mais aussi des publics éloignés de l'art au travers de nombreuses actions auprès des centres sociaux, écoles, ou associations d'aide sociale. Cette démarche se réalise également dans le cadre des ateliers de création, où enfants et adultes partagent souvent leur coin de table. Car créer soi-même est l'un des outils de compréhension et d'appréciation d'une œuvre. Lorsqu'en atelier on se confronte à des questions auxquelles est confronté l'artiste, le cinéaste ou le designer, on se sent ensuite davantage autorisé à forger sa propre opinion sur ce qu'il nous est donné de voir. Il s'agit donc non pas de former le regard, mais plutôt de l'éveiller, de le rendre autonome. C'est aussi pourquoi, en atelier, nous sommes plus à l'aise avec l'idée d'expérimentation qu'avec celle de pédagogie. Ces moments permettent la transmission de certains outils de lecture et de compréhension, mais sont avant tout des moments d'échange et de partage. Ce sont des tentatives collectives, qui invitent les participants à prendre leur plaisir au sérieux, pour reprendre les mots des Eames.

4 - Fotokino a proposé des événements importants à l'occasion de Marseille-Provence 2013, quels bénéfices en avez-vous tiré et quels sont vos projets ?
Oui, nous avons accueilli 11 expositions au Studio durant cette année-là, une par mois à partir de février. La programmation se prolongeait chaque semaine dans une constellation de lieux partenaires. Et nous avions également en charge un autre lieu, "La Fabrique de Fotokino", un atelier de pratique du design graphique au Hangar J1, sur le port. Cet espace ouvert à tous accueillait des "boîtes à outils de création graphique" imaginées par huit studios ou graphistes : Fanette Mellier, GUsto, Helmo, Grégoire Romanet… Cette expérience nous a révélé l'extraordinaire attente du public pour ce type de propositions, et le grand enthousiasme qu'il pouvait y avoir à découvrir le graphisme au travers d'outils mis à la portée de tout un chacun. 2013 nous a ainsi permis de réaliser d'innombrables projets qui n'auraient pu voir le jour sans le soutien de la Capitale Européenne de la Culture, et par conséquent de faire un grand pas en avant. Aujourd'hui, notre démarche est connue, reconnue, appréciée par le public comme par les professionnels et les artistes. Et la structure est moins fragile que par le passé car les institutions en reconnaissent les qualités. Pour autant, nous sommes revenus à un niveau de soutien financier équivalent à 2011, et notre principale difficulté est de concilier l'image que nous avons désormais dans le paysage culturel local ou national, l'attente que suscite notre projet, et nos moyens qui sont (de nouveau) ceux d'une petite structure. Alors même que les enjeux de l'éducation à l'image, en particulier, sont plus brûlants que jamais. C'est un regret. Heureusement, les artistes invités, jeunes ou confirmés, sont de véritables complices dans cette affaire, et l'énergie et la liberté que nous pouvons leur offrir comble honorablement le manque de moyens. Dans les mois qui viennent, nous aurons l'occasion de le vérifier avec Nathalie Du Pasquier, Annick Troxler, Raw Color, Julie Richoz, Aurélien Débat ou encore Fredun Shapur ! Entretien réalisé par Véronique Marrier, chargée de mission pour le design graphique au Centre national des arts plastiques