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Focus sur... La commande de 1% pour le théâtre Quintaou à Anglet

Franck Tallon, graphiste installé à Bordeaux nous présente son travail réalisé dans le cadre du 1% artistique pour le théâtre Quintaou à Anglet.

Comment avez-vous abordé cette commande de 1% pour le théâtre Quintaou à Anglet ?

Le programme de cette commande correspondait à la création d’une oeuvre pour marquer le quartier Quintaou en tant que nouveau pôle culturel. Elle devait faire le lien entre la Salle Quintaou, ce nouvel équipement, la bibliothèque du même nom toute proche, la place du marché aux abords et éventuellement créer des renvois aux autres équipements culturels de la ville (le centre d’art contemporain « Beatrix Enea » et le lieu de résidence d’artistes « les écuries de Baroja » ). Il a s’agit pour moi d’évoquer ici ce lien par une création entre art et graphisme.
La réflexion que j’ai engagée sur ce projet est née de plusieurs questions :
- Comment les villes sont-elles marquées graphiquement aujourd’hui?
- Quels sont les signes urbains forts que l’on perçoit en traversant une ville?
- L’architecture suffit-elle à créer une identité urbaine?
- Qu’est ce qui nous rassemble ici, dans cette ville très étendue, dotée de plusieurs centralités? Et plus particulièrement, qu’est-ce qui nous rassemble ici, dans ce quartier, dans ce nouveau lieu de vie?
- Comment, au delà de son programme, faire de cet équipement un lieu central, un lieu de rencontres et de rendez-vous, un point de départ pour aller au marché, à la bibliothèque, à Beatrix Enea?
Et, enfin, dans une approche plus personnelle :
- Comment, vivant à Bordeaux mais ayant toujours mes attaches à Anglet, je tente de « peindre » ce territoire?
- Comment introduire une partie de ce qui m’a constitué et de ce qui me constitue encore : mes souvenirs, mes pratiques de et dans cette ville, mon métier, mon savoir-faire, ma façon de voir le monde et de le restituer aux autres?

Mon projet a été de jouer avec cette culture locale, et de lui donner, avec un regard affûté et amusé, une matérialité afin de la rendre visible et lisible par le biais d’un travail d’écriture poétique déployé sous forme de « Slogans-graphiques ».

Pouvez-vous nous parler plus précisément de vos références et inspirations pour les choix typographiques et les mots choisis ?

Dans ce bâtiment, mon projet s’est déployé à deux échelles :
- Le « mur bavard »
Brèves, slogans, confidences, pensées s’entrechoquent pour former un nuage qui vient se plaquer contre le mur du hall et l’habiller, à la manière d’un tatouage sur le bâtiment. Leur inscriptions en peinture en lettres, donnent à la fois un caractère exceptionnel et rare à cette réalisation, et soulignent la noblesse du geste et du savoir-faire manuel.
Graphiquement, c’est une évocation des murs peints au Pays Basque (frontons, maisons, …), mais aussi du souvenir des réclames sur les rideaux publicitaires des cinémas de notre enfance, avec les jeux de piste qu’ils nous offraient et enfin de l’univers visuel très populaire du cabaret et du music hall.
Du fait de sa densité graphique (plus de 200 slogans écrits et dessinés), il est difficile de tout lire et de tout déchiffrer lors d’une première visite, chacun y fait au grès de ses venues de nouvelles découvertes.
Situé près du bar, ce mur est devenu un lieu de curiosité et d’échange, tant pour les spectateurs venant aux représentations que pour les personnes de passage venant boire un verre. Ces «peintures-graffiti» blancs et rouges – aux couleurs de la salle – font appel depuis l’extérieur et attisent les curiosités.

- L’enseigne « mobile »
De ce mur s’extrait un nom, celui du territoire : Quintaou. Il s’en échappe, pour aller vivre sa vie dans divers lieux du bâtiment. L’enseigne n’est plus pensée comme fixe, mais mobile, pouvant se placer contre les vitres à l’intérieur du bâtiment, à l’étage dans l’avancée du foyer, sur la scène
ouverte de la terrasse, voire sortir sur les marches, s’installer provisoirement devant la bibliothèque ou sur la place du marché. Au delà du simple signal, elle peut remplir d’autres fonctions, et par exemple, constituer le décor d’une performance ou d’une manifestation hors les murs dans le
quartier. Ces lettres dans leur forme massive et dans leur dessin très simple sont à l’inverse des volutes et des richesses graphiques du mur peint. Cette typographie spécialement créée pour l’occasion, aurait pu être taillée à la serpe ou à la hache. Ce côté
sculptural évoque la matérialité du territoire, là-aussi, en contraste avec les pensées qui s’envolent sur le mur. Le jeu de décalage aléatoire des plans avant/arrière de ces lettres monumentales confèrent à cette enseigne un effet de mouvement qui répond au vocabulaire géométrique (pans coupés) de l’enveloppe architecturale.

Comment ce travail s'inscrit-il plus largement dans votre pratique de signalétique ou de lien entre design graphique et espace ?

Du jeu des phrases avec lesquelles l’oeil se perd et redécouvre continuellement de nouvelles choses, à l’enseigne mobile qui peut apporter de nouveaux usages au quartier, la réflexion que j’ai souhaité mener se résume à une question : comment le design graphique peut
donner un sens fort à un lieu, à un quartier et créer du lien ?

Entretien réalisé par Véronique Marrier, chargée de mission pour le design graphique au Centre national des arts plastiques et co-commissaire de « Graphisme en France 2014 ».