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Focus sur... le caractère typographique Luciole dessiné par Jonathan Fabreguettes

 

Jonathan Fabreguettes est créateur de caractères typographiques et dirige avec Laurent Bourcellier la fonderie typographies.fr. Diplômé de l’école Estienne et de l’université Paris 13, il est également expert en braille.

Il a notamment dessiné les caractères Copte Scripte et Luciole avec Laurent Bourcellier et Colvert avec Natalia Chuvatin, Kristyan Sarkis et Irene Vlachou, ce dernier a été acquis par le Centre national des arts plastiques en 2016. 

Il vient de concevoir le Luciole, spécialement adapté à la composition des ouvrages en gros caractères destinés aux personnes malvoyantes. Le Luciole fait partie des 500 projets nationaux labellisés cette année par le Secrétariat d'État chargé des Personnes handicapées, une première pour une typographie.

 

Quel a été le processus de création du caractère typographique Luciole ?

 

Le projet Luciole a débuté par un constat : les caractères typographiques employés en France pour les personnes malvoyantes sont souvent peu adaptés à leurs besoins. L'exemple emblématique est l'Arial, police par défaut sous Windows dès les années 1980 et caractère typographique majoritairement utilisé jusqu'à aujourd'hui. Malheureusement, le dessin de l'Arial avec ses contreformes fermées, l'espacement réduit entre les lettres et le manque de différenciation visuelle des caractères le rend peu pertinent pour un public avec une déficience visuelle.

 

Ce constat est paradoxal car ce sont justement les lecteurs malvoyants qui devraient pouvoir bénéficier d'un caractère adapté, pour venir soulager au maximum leurs difficultés de lecture et leur permettre d'exploiter pleinement leur potentiel visuel.

 

Intéressé pour relever ce défi j'ai constitué une équipe de travail autour d'un projet : créer un caractère typographique conçu spécifiquement pour les personnes malvoyantes et les professionnels de la déficience visuelle. Un partenariat s'est mis en place entre le studio typographies.fr et le Centre Technique Régional pour la Déficience Visuelle (CTRDV), avec pour but de croiser différentes compétences dans une équipe pluridisciplinaire : le médical (ophtalmologiste, orthoptiste), l'édition adaptée (transcripteur) et le développement de caractères typographiques (designer, développeur). Le CTRDV est un centre ressource important et l'un des pôles de référence en France sur la malvoyance : c'était le partenaire idéal pour ce travail. Le projet Luciole a par ailleurs bénéficié de l'appui du laboratoire DIPHE de l'Université Lumière Lyon 2.

 

D’où vous vient cette attention pour la question de la déficience

visuelle ?

 

J’ai assisté par hasard il y a quelques années à une conférence, au cours de laquelle une enseignante a pris la parole pour parler du métier de transcripteur. Le transcripteur est à la fois un spécialiste du braille et de la lecture en caractères agrandis : il adapte les supports scolaires pour que les élèves aveugles ou déficients visuels puissent suivre un cursus scolaire classique.

 

J'ai trouvé ce métier passionnant et j'ai eu l'intuition que je devais aller explorer cette voie. À la même époque, un centre spécialisé cherchait à recruter un transcripteur. J'ai appris le braille en quelques semaines, je me suis présenté avec mon CV en braille à la main et j'ai obtenu le poste. 

Je partage donc depuis cinq ans ma vie professionnelle entre mon activité de dessinateur de caractères et celle de transcripteur. J'ai également repris des études pendant deux ans, pour obtenir le diplôme de transcripteur spécialisé délivré par l'Université Paris 13.

 

Quelles sont les contraintes techniques liées à la création d’un caractère de ce type ?

 

Nous avons défini en équipe une douzaine de critères de design qui répondent aux problématiques propres à l'édition en grands caractères (structure des lettres, encombrement des mots, espacement…) mais nous avons également défini ce que j'appelle des critères d'usage. 

Cette question des critères d'usage est essentielle : sans comprendre les usages du domaine de la déficience visuelle et les besoins de ses professionnels, le projet ne peut pas être utile.

 

Le critère d'usage le plus important a été la gratuité du caractère. De nombreux outils informatiques sont très coûteux dans le domaine de la déficience

visuelle : la mise à disposition du Luciole au plus grand nombre était pour moi, dès le départ, l'une des conditions du projet. Et la gratuité ne se limite pas aux usages personnels mais englobe également les usages commerciaux, notamment pour les éditeurs spécialisés.

Pour ce projet un peu particulier nous avons monté un dossier de bourse, pour obtenir l'appui de la Fondation suisse Ceres qui a financé le projet pendant 2 ans. 

 

Du point de vue du dessin, une attention particulière a bien sûr été apportée à la question de la différenciation visuelle des lettres et des chiffres, essentielle pour un lecteur dont l'acuité visuelle est inférieure à 3/10e. 

Mais surtout, le Luciole a été conçu comme un système cohérent à destination des professionnels de la déficience visuelle : des variantes stylistiques contrastées pour hiérarchiser l'information, un support linguistique qui couvre près d'une centaine de langues et de nombreux symboles mathématiques. 

 

Le caractère est gratuit, avez-vous des retours sur son utilisation ? Est-il utilisé en dehors de la France ?

 

Les retours sont très positifs en France, tant de la part des lecteurs déficients visuels que des professionnels de l'édition adaptée. 

Des éditeurs spécialisés de référence comme Mes Mains en Or, Les Doigts qui Rêvent ou Voir de Près se sont emparés du caractère, qui est également utilisable sur liseuse ou tablette pour permettre l'accès aux livres numériques. 

La plupart des grandes associations spécialisées dans la déficience visuelle ont relayé le projet et nous avons eu la chance de donner des conférences dans le cadre des Journées d'étude technologies et déficience visuelle, initiées par la Fédération des Aveugles de France (FAF), ainsi que dans le cadre des Rencontres nationales du livre numérique accessible, à l’École nationale supérieure des sciences de l'information et des bibliothèques (ENSSIB).

 

Un travail important reste toutefois à fournir pour communiquer à l'international. Le Luciole a été développé pour permettre le support linguistique d'une centaine de langues latines, ce qui nous permet théoriquement d'envisager sa diffusion à l'étranger mais pour l'instant c'est difficile. Nous aimerions réussir à publier un article en anglais sur le projet dans les prochains mois : avis aux lecteurs bienveillants, si vous avez des contacts à nous soumettre !

 

Sur quels autres projets travaillez-vous ?

 

Nous travaillons sur un nouveau caractère typographique pour le catalogue de la fonderie, que nous espérons finir en 2021 ou 2022. Nous prenons notre temps : nous sortons un caractère tous les deux ans en moyenne.

J'espère également que nous serons amenés à travailler sur d'autres projets de commande similaires au Luciole, avec des enjeux forts en terme d'impact sociétal et où le travail se construira avec l'expérience des différents intervenants. 

 

 

Entretien réalisé par Véronique Marrier, cheffe du service design graphique au Centre national des arts plastiques