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Anna-Monika Jost, maquette du logo de Mouans-Sartoux, collages, feutre, crayon bleu sur carton blanc. FNAC 91720 (1).

« Parti d'or et de gueules, au lion de sable couronné du même, lampassé, vilainé de gueules brochant sur le tout »

« D’azur à la tour d'or »

 

En mai 1990, André Aschieri, maire de Mouans-Sartoux[1], sollicite François Barré, délégué aux arts plastiques, pour obtenir une subvention dans le but de mettre en place une « ligne graphique » pour sa commune[2].
Cette demande s’inscrit dans le contexte plus large de la création de l’Espace de l’Art Concret au Château de Mouans-Sartoux, qui ouvre ses portes la même année.
Né de la volonté de Sybil Albers et de Gottfried Honegger, cet espace est dédié à « l’éducation du regard[3] » par la sensibilisation d’un large public à diverses formes d’expressions artistiques. S’il s’agit bien ici d’apprendre à regarder, Honegger ne conçoit pas que cette pédagogie se limite à l’espace du château sans se déployer dans la ville qui l’accueille, idée que partage Aschieri et qu’il expose dans une lettre à l’attention du délégué aux arts plastiques : 

« Je suis de l’avis de Monsieur Honegger que l’on ne peut pas dans le Château, dans le cadre des expositions, parler d’une culture urbaine et, en même temps, négliger cette réalité dans notre ville.[4] »

Associée au projet de l’Espace de l’Art Concret, « Une ville, un château, un programme », et aux réflexions menées par Aschieri et Honegger sur la relation de l’art contemporain à la ville[5], cette identité graphique doit également permettre aux « administrés [de] s’identifi[er] à leur lieu d’habitat et de travail.[6] »
Dans le contexte artistique qui entoure Mouans-Sartoux[7], et en suivant les principes de l’art concret – qui ne différencie pas les beaux-arts des arts appliqués –, le maire opte pour une « démarche originale » en voulant associer un graphiste à toutes les interventions de la ville plutôt que de faire appel à une agence spécialisée, pratique davantage répandue dans les années « séguéliennes ».  
L’intervention graphique, telle que définie dans la demande, doit consister à « définir un logo de la ville, dessiner un papier à lettre pour ses différents services, dessiner une affiche type pour toutes les manifestations selon leur domaine (culturel, sportif ou social), concevoir des panneaux d’information public, concevoir un système de signalisation urbaine spécifique réalisé dans le cadre d’un plan de jalonnement.[8] »
Le ministère de la Culture, par le biais de François Barré, répond favorablement à la demande d’Aschieri trouvant l’initiative « intéressante[9] », et demande à la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC) Provence-Alpes-Côte d’Azur d’instruire le projet, en liaison avec Jean-Michel Phéline, Inspecteur principal de la création artistique[10].

La graphiste Anna Monika Jost est choisie pour réaliser ce travail. Ce choix ne relève pas d’une sélection opérée entre plusieurs graphistes proposés par la Délégation aux arts plastiques (Dap), a contrariodes procédures de sélection mises en place habituellement dans ce type de commande. La graphiste est choisie directement par le maire de la ville, ou plus exactement par Honegger lui-même – Jost étant une de ses anciennes étudiantes de la Kunstgewerbeschule de Zürich. Le 30 décembre 1990, une convention est signée entre le Centre national des arts plastiques (Cnap) et Anna Monika Jost pour la conception « d’une ligne graphique pour la ville de Mouans-Sartoux et sa déclinaison graphique.[11] » En réalité, la graphiste commence à travailler sur les éléments de communication pour le château et l’identité graphique de la ville dès 1988-1989, bien avant la signature de la convention[12].

La réalisation de cette commande débute par un reportage photographique sur la commune. Cet état des lieux de l’existant permet de saisir à la fois la grande disparité des signes et caractères typographiques utilisés dans la ville, ainsi que l’atmosphère architecturale et historique du lieu. Les carnets photographiques qui en découlent sont un outil pour la graphiste, d’une part pour démontrer l’importance d’adopter une cohérence graphique dans l’ensemble de la commune – du papier-en-tête aux panneaux de signalisation –, pour analyser les besoins et les différentes typologies de bâtiments, d’enseignes, de panneaux, d’informations en somme, pour préconiser certains retraits de structures de signalétique existantes, et pour réaliser des photocollages par la suite. C’est également à partir de cet existant, que Jost va élaborer le logo en partant du blason original de la commune et de ses éléments fondamentaux – le lion et la tour – intimement liés à l’histoire de Mouans-Sartoux. 

En effet, la commune est issue de la réunion de deux communautés, celle de Mouans et celle de Sartoux, par décret impérial en 1858, signé par Napoléon III. Les armoiries de Mouans se composent d’un écu plain à l’émail azur chargé d’une tour. Le blason familial des Seigneurs de Sartoux, les Durand de Sartoux, est quant à lui divisé en deux partitions égales aux émaux différents, parti d’or et de gueules (rouge), un lion de sable (noir) couronné recouvre le tout. La tour de Mouans et le lion de sable des Durand de Sartoux sont par la suite associés sur un écu tranché d’azur et de gueules, la tour d’or se retrouve en chef à senestre (en haut à gauche), le lion en pointe à dextre (en bas à droite). C’est à partir de ce dernier blason que va travailler Anna Monika Jost en reprenant les symboles et les émaux. 

D’origine suisse et formée à Zurich, la graphiste emploie une méthodologie de travail héritée du Style Suisse, lui-même basé sur les théories de l’art concret, chères à Honegger. Elle synthétise les formes des éléments dans un dessin construit sur des rapports de proportions précis, qu’elle structure à l’aide d’une grille inscrite dans un carré. Le logo est donc bâti sur des lignes, des surfaces et des couleurs et suit un principe géométrique clair dont les maquettes font état, en laissant, par exemple, apparaître les traits de construction. Cette simplification des éléments rappelle le travail d’un autre graphiste suisse venu travaillé à Paris, Jean Widmer, notamment le travail pour les autoroutes de France réalisé au sein de l’agence Visuel Design avec Nicole Sauvage, et plus particulièrement les étapes d’élaboration du pictogramme pour la ville de Lyon, qui permettent de saisir le processus créatif de la simplification d’une forme, processus inévitablement opéré par Anna Monika Jost également.

Les différentes maquettes du logo montrent les hésitations de la graphiste d’inscrire les éléments centraux – le lion et la tour – dans une forme géométrique – un losange à angles droits plain ou tranché – rappelant l’écu original. Les maquettes de papeterie témoignent également des différentes explorations graphiques réalisées pour l’élaboration du logo définitif, pour lequel Jost opte finalement pour la simplicité : les éléments centraux ne s’inscrivent pas dans une tierce forme, mais constituent à eux seuls le signe qui peut-être utilisé en noir ou dans sa version en bichromie – le lion en rouge (Pantone© Warm Red) et la tour en bleu (Pantone© 293) – en écho aux blasons originaux.
Les maquettes de papeterie montrent également les différentes étapes qui ont servi à hiérarchiser les informations et harmonier les différents supports. La position du logo et du texte dans la page varie au gré des essais graphiques en fonction du signe et du corps typographique utilisés, mais également de la grille de mise en page adoptée. Avec ces essais, la graphiste tente de trouver la mise en page adéquate, celle qui sera la plus lisible, la plus fonctionnelle, et la plus équilibrée visuellement.  

Élaboré à partir des formats standardisés DIN[13], le graphisme du papier-en-tête est conçu sur une grille multi-colonnes (cinq colonnes) avec des marges asymétriques – le petit fond est équivalent à la largeur d’une gouttière, le grand fond à celle d’une colonne. La ligne de force est marquée par une gouttière assez large sur laquelle s’accrochent les deux blocs de texte dont la justification (l’un ferré à gauche, l’autre à droite) la souligne encore davantage. L’empagement[14] laisse une place importante aux informations municipales, l’utilisation de tons directs permet quant à elle de donner une visibilité immédiate à l’en-tête. Cette mise en forme graphique se décline ensuite sur des cartes de correspondance, des enveloppes, et des cartes de visites. Ces dernières sont composées sur un format qui peut sembler atypique, car plus grand qu’habituellement[15], mais qui s’inscrit dans la normalisation DIN préconisée par la graphiste pour l’ensemble des supports de l’identité[16].  

Si la graphiste reprend de nombreuses règles et méthodologies du Style Suisse, elle s’en détache toutefois, notamment dans le choix typographique qui, à première vue, surprend. D’une part, car il ne repose pas sur une linéale, préconisée par le Style international, mais sur l’utilisation d’un caractère typographique à empattements, le Times New Roman, dessiné par Stanley Morison et Victor Lardent en 1931. D’autre part, car ce caractère est utilisé plus volontiers pour des projets d’édition que pour des identités graphiques, il a en effet été créé dans ce but et plus particulièrement pour le texte courant des journaux. Ce choix inhabituel illustre pourtant bien la position de la commune de Mouans-Sartoux, tiraillée entre son histoire et son envie de modernisation. Les maquettes des panneaux signalétiques mettent en lumière cette association « classique/moderne » où l’utilisation de formes pures – rectangle, carré, losange – est associée au classicisme du Times. Le placement et l’alignement du texte sur les plaques de rue sont également originaux puisque placés en tête et alignés à gauche, alors qu’il est plus fréquent que l’ensemble soit centré. 

L’identité se décline sur de nombreux supports tels que des affiches, des bulletins municipaux, des pin’s, des tee-shirt, des banderoles, etc. Les nombreuses maquettes présentes dans la collection du Cnap rendent compte de ces déclinaisons et des projets annexes auxquels Anna Monika Jost a collaboré. Car si cette identité graphique s’inscrit bien dans le développement de l’Espace de l’Art Concret, elle ne s’y limite pas. Différentes maquettes montrent bien que cette commande dépasse le cadre strict de l’identité de la ville pour se déployer sur l’ensemble des événements, associations, missions qui y sont associés. Or, si la convention précise que la graphiste doit concevoir « une affiche type pour toutes les manifestations selon leur domaine (culturel, sportif, social)[17] », les maquettes pour le Festival du Livre, ou celles pour l’Association pour l’animation du château (apac) en particulier (car accompagnées de déclinaisons sur papeterie), indiquent qu’elle a également dessiné et réalisé d’autres identités, ce qui pose inévitablement la question du cadre réel de cette commande, et par là même de la rémunération perçue par la graphiste. Reste que cette réalisation, à l’initiative d’un maire, est la première Commande publique d’identité pour une commune ; elle n’a donc certainement pas bénéficié du même accompagnement que les projets d’identité réalisés par la suite, notamment au niveau de l’élaboration du cahier des charges qui sera suivi à partir de 1992 par la mission du graphisme d’utilité publique à la Dap, et les conseillers pour les arts plastiques[18] en régions.

Outre son caractère précurseur, ce projet est important à plus d’un titre du point de vue du champ du design graphique. Le grand nombre de documents conservés sur la phase d’étude en regard des autres commandes publiques de ce type permet de retracer le processus de création mis en place pour sa réalisation : étape essentielle pour une compréhension globale du projet, et plus largement de la profession et du travail de graphiste.
Mais ce que révèle également l’étude de ce fonds, c’est une certaine histoire des techniques du design graphique. En effet, les techniques employées par Jost pour élaborer cette identité appartiennent à un autre temps, celui où l’ordinateur n’était pas encore un outil central de la pratique des graphistes. Certaines oubliées aujourd’hui, comme l’omnicrom[19] utilisé dans une grande partie des maquettes de Jost, sont pourtant fondamentales pour appréhender et saisir le résultat final. Les photocollages, impressions monochromes, transferts à chaud par omnicrom, ou rehauts de peinture, sont autant d’éléments qui permettent d’étudier la matérialité du processus de création. Il est d’autant plus essentiel de les conserver à l’heure où ce processus semble de moins en moins accessible. En effet, sa matérialité est difficilement saisissable avec des fichiers numériques effaçables et jetables, dont la conservation pose de multiples questions, et dont l’intérêt d’archivage n’est pas toujours perçu par les graphistes eux-mêmes.
Enfin, s’intéresser à cette commande c’est également l’occasion de découvrir et de réhabiliter une figure féminine méconnue du design graphique qui a participé pleinement au courant suisse venu à Paris à partir des années 1950[20]. Collaboratrice de Roger Tallon, Tomás Maldonado ou Walter Ballmer, Anna Monika Jost a largement contribué à une production visuelle de qualité à partir du milieu des années 1960, que ce soit au sein d’Olivetti, de l’UNESCO, ou pour Prisunic, la SNCF et FIAT. 

 


[1] Mouans-Sartoux est une commune située dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur.

[2] Lettre d’André Aschieri à l’attention de François Barré, 4 mai 1990. Fonds documentaire de la Commande publique, Cnap.

[3] Voir le site internet de l’Espace de l’Art Concret

[4] Lettre d’André Aschieri à l’attention de François Barré, Ibid.

[5] Lettre d’André Aschieri à l’attention de Jean-Michel Phéline, 24 juillet 1990.

[6] Lettre d’André Aschieri à l’attention de François Barré, Ibid.

[7] La ville avait déjà bénéficié d’une subvention de la Dap, dans le cadre du dispositif de la Commande publique, pour la réalisation, par Gottfried Honegger, d’une étude pour un théâtre en plein air pour le château de Mouans-Sartoux. FNAC 92058 (1-12)

[8] Lettre d’André Aschieri à l’attention de Jean-Michel Phéline, Ibid.

[9] Lettre de François Barré à l’attention d’André Aschieri, 29 juin 1990. Archives nationales 19950032/15.

[10] Lettre de François Barré à l’attention du Préfet de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, 29 juin 1990. Archives nationales 19950032/15.

[11] Convention entre le Cnap et Anna-Monika Jost, 30 décembre 1990. Fonds documentaire de la Commande publique, Cnap.

[12] Anna Monika Jost, entretien avec l’auteure, 21 novembre 2018.

[13] Le format standardisé DIN (Deutsche Industrie Normen) a été adopté en Allemagne en 1922. Il correspond à la série A (A4, A5, A6, etc.) de la norme internationale ISO 216.

[14] L’empagement est la surface occupée dans une page par la composition d'un texte ou d'un ensemble texte-images.

[15] Ici les cartes de visite mesurent 105 x 75 mm (format A7), il est plus fréquent qu’elles mesurent 85 x 55 mm.

[16] Voir le document d’Anna Monika Jost intitulé « Normalisation des formats. Norme DIN ». FNAC 91720 (21).

[17] Convention entre le Cnap et Anna Monika Jost, signée par les deux parties, 30 décembre 1990, fonds documentaire de la Commande publique, Cnap.

[18] Aujourd’hui nommé.e.s Inspecteurs et conseillers de la création, des enseignements artistiques et de l’action culturelle (ICCEAAC)

[19] L’omnicrom est une machine de transfert de couleur. Elle permet d'ajouter de la couleur à une photocopie ou à une impression laser, en utilisant uniquement la chaleur et la pression, l’image noire est transformée en une copie couleur.

[20] Voir le catalogue d’exposition Les Suisses de Paris, Zürich : Museum für Gestaltung, 2016. 

 

TéléchargerLe Château, le Lion et la Tour. Anna Monika Jost, une graphiste suisse à Mouans-Sartoux (13.6 Mo)